Nantes - An 1440 le procès d'un serial killer
Le maréchal de France "baron Gilles De Raiz" fut un vaillant soldat mais un grand criminel. Son exécution eut lieu à Nantes le 26 octobre 1440.
Qu'est-ce qu'un monstre ?
Le 22 octobre 1440, la foule nantaise se presse autour du palais ducal, espérant pouvoir pénétrer dans la salle où, obscurément, chacun sent que va se dérouler l'un des plus grands procès de tous les temps. Le tribunal est présidé par Mgr de Malestroit, évêque de Nantes. A ses côtés, le frère Jean Blouyn, vicaire du Grand Inquisiteur de France, Guillaume Méric. L'accusé : un guerrier valeureux, ancien compagnon de Jeanne d'Arc, soldat au service de Charles VII le Victorieux, le maréchal de France Gilles de Laval, maréchal de Retz, dit aussi Gilles de Rais.
Gilles de Rais est né près d'Angers, dans le château aujourd'hui en ruines de Champ-tocé-sur-Loire, vraisemblablement en 1404. Il reçut très jeune une excellente éducation, à une époque où la plupart des seigneurs étaient incultes. Il a 11 ans lorsque son père meurt d'un accident de chasse. Finis le latin et le grec. Son grand-père, un Craon, va exiger que Gilles embrasse le métier des armes. Tout soldat est entraîné à la défense et à l'attaque.
Durant cette période de la guerre de Cent Ans, un homme d'armes doit être un professionnel. Gilles excelle à la cruauté, lâchant des chiens sur les troupeaux de moutons, leur apprenant à les égorger, puis jetant une bourse d'écus au berger. Lors de son mariage avec Catherine de Thoires, des violences à propos de possession de terrains sont perpétrées sur la mère de la mariée. A 20 ans. Gilles de Rais est devenu une bête sauvage. Son grand-père lui obtient de Charles VII un commandement militaire. Et tout à coup, il change. Il devient un soldat discipliné. Ses amis, comme La Hire, admirent son courage. Il n'a peur de rien. Il entraîne ses hommes. Il est heureux. Heureux, dit-on, lorsqu'il tue...
Gilles de Rais est à Chinon lorsque la Pucelle s'y présente. Il est choisi pour accompagner, avec d'autres vaillants chevaliers, Jeanne d'Arc sur la route d'Orléans. Il est un des compagnons préférés de la jeune fille. Étrange couple. Le reître sanglant et la chargée de mission du Ciel ! Comment Rais voyait-il la Pucelle ? Sans doute croyait-il à ses "voix" car, à l'époque, la foi était indiscutée. Elle le considérait comme un chevalier courageux auquel elle faisait la morale. Au lendemain du sacre de Reims, Gilles de Rais est fait maréchal de France. Il a 25 ans.
Lorsque Jeanne est faite prisonnière à Compiègne et passe en jugement à Rouen, le maréchal semble être intervenu auprès de Charles VII afin de monter une expédition de délivrance. En vain. Peut-être, avec La Hire, a-t-il réussi à pénétrer dans Rouen. Mais la captive est bien gardée. Après la mort de Jeanne, Gilles se retire à Champtocé. Il séjourne aussi dans une autre propriété venue de sa belle-famille, le château de Tiffauges, en Vendée. Séparé de sa femme, ou la fuyant, Gilles est seul. Seul avec des jeunes gens. Car, à part celle de Jeanne, Rais a toujours détesté la présence des femmes. Son grand-père, le sire de Craon, meurt. Mesure-t-il, à l'instant suprême, qu'il fut le créateur d'un monstre ?
Alors commence l'enfer vécu pendant une douzaine d'années par Gilles et ses pages, dont certains sont parfois de petits enfants. Le décor est généralement celui des deux châteaux, mais aussi des résidences de Vannes, de Nantes et de Machecoul, où Rais possédait un château, non loin du manoir de Fonteclose où devait naître Charette, le chef vendéen.
Dans ces solitudes où son agressivité n'a plus d'objet, la présence de ces jeunes chairs réveille-t-elle ses instincts sanguinaires ? Lors du procès, il avouera tout.
Satan et Dieu dans une âme
Un jour, le premier d'une longue chaîne, après avoir sodomisé un jeune enfant, il saisit un poignard et le tue. Après l'acte sexuel, la vue du sang lui procure un plaisir ineffable. Voici sa voie tracée. Aux pires des orgies vont succéder les plus cruels des crimes. Et pour donner à ceux-ci une dimension véritablement métaphysique, il va imaginer une mise en scène où le péché va de pair avec la contrition. A certaines de ses victimes plus choyées, plus attirantes, plus belles? il coupait la tête et la posait sur un meuble. Et, devant ce trophée sanglant, il priait.
Satan se tournait vers Dieu.
Il n'a pu donner le chiffre exact de ses assassinats à ses juges. Ceux-ci en ont retenu deux cents. Certains historiens, comme Michel Bataille, en comptent un millier.
Un peu partout Gilles a ses hommes, ses démarcheurs en jeunes gens attirés par la fête et en enfants abandonnés ou à la charge de pauvres gens. Il est riche et généreux. Il comble les églises de dons. L'argent lie les langues car, nous apprend-il, après chacun de ses crimes, Gilles se confesse ! A quels prêtres ? A de bons, sans doute, épouvantés. Mais aussi à ce curieux Eurlache Blanchet qui va l'entraîner dans l'infernal chemin de la sorcellerie et des messes noires. Il prie Dieu et se voue au Diable; retourne à Dieu pour mieux jouir de la bataille que son âme livre à son âme. Mais ni Dieu ni Diable ne lui donnent le secret de la pierre philosophale, qu'il recherche avec fureur. La fin va arriver. Gilles de Rais a mis en doute le pouvoir du duc de Bretagne, Jean VII, avec lequel il a des démêlés au sujet de domaines. L'évéque de Nantes, alerté par des parents dont les enfants ont disparu, ou, peut-être, par quelque prêtre conscient des limites du secret de la confession, a fait ouvrir une enquête. On découvre les atroces charniers de Champtocé et de Tiffauges. Le 24 septembre 1440, le maréchal de Retz est arrêté à Machecoul. Il comparaît une première fois devant le tribunal d'Eglise. Il nie tout, mais refuse de jurer son innocence sur les Évangiles. La seconde fois, il avoue. Il raconte tout, avec tous les détails.
Il est condamné à être pendu, puis brûlé. Il a 36 ans. Le 26 octobre 1440, il marche au supplice au milieu d'une foule immense. Le duc et le clergé sont là.
Lorsque le bourreau lui passe la corde, le condamné implore les saints pour le salut de son "âme"... Quelle "âme" ? Celle de Satan ou celle de Dieu ?
De sa vie, il reste un conte pour enfants, un joli conte de délicieuses frayeurs : Barbe-Bleue, de Charles Perrault.
Guide pratique - Retour